lundi 1 décembre 2008


VIE ET DESTIN

d'après l'oeuvre de Vassili Grossman

adaptation et mise en scène de Lev Dodine

joué par la troupe Maly drama théâtre

théâtre des Celestins lyon. durée 3h30

Inspiré du roman de Vassili Grossman, fresque épique Russe , confisqué en 1961 par le KGB et sauvé par miracle 20 ans plus tard, le spectacle Vie et destin de Lev Dodine, nous plonge à la fois dans la grande et dure histoire de la Russie et dans le quotidien d’hommes face au choix et par là mêmefaceà eux-même.

Théâtre des capucins. Dimanche. 16h. À la suite d’une conférence, la veille, questionnant la représentation du totalitarisme, les parallèles possibles entre nazisme et communisme soviétique et surtout l’antisémitisme d’état en Russie durant la seconde guerre mondiale.
Nous voilà partis pour 3h30 de théâtre russe sur-titré, avec bien entendu des places à la mesure de notre budget, au fin fond du paradis.
Plusieurs critères qui en temps normal nous auraient vite fait reculer. Mais, porté par le charisme, le courage, et le discours de Lev Dodine de la veille, c’est au contraire avec envie et curiosité que l’on s’installe dans ces sièges datant d’un autre siècle.
Le noir se fait, et la scène prend vie, portée dès les premières minutes par le texte chantant ,et projetée dans la Russie de la 2nde guerre, avec son lot de froideur, d’horreur mais aussi de familles, de chants, de vodka…
L’action se déroule pendant la bataille de Stalingrad, quelques années après les purges de 1937. Bataille qui va bouleverser le destin de tous les protagonistes.
Commence alors devant nos yeux une fresque épique où l’espace-temps théâtral « réglementaire » est complètement chamboulé ; se croisent au milieu d’une cuisine ou autour d’une baignoire, la fille cadette de la famille, les prisonniers politiques des goulags, ceux des camps nazis, ou encore la mère déportée traversant la pièce comme incarnation de la lettre d’adieu écrite à son fils, qu’elle récite tout au long du spectacle. Restera d’ailleurs, comme l’une des plus marquantes, la scène où Génia, sœur de la famille juive mise en avant, et Novikov Colonel d’une division russe, consument leur adultère au milieu du plateau sur l’armature cassée d’un lit, qui s’entremêle avec le désespoir d’unedizaine de prisonniers politiques, tentant de survivre dans le froid des camps.
C’est par des habiles jeux de lumière que Dodine crée des espaces et des ambiances particulières, il passera ainsi d’un froid glacial que même le public semble ressentir à la chaleur d’un bureau de hauts dignitaires communistes où se joue toute la bataille de Stalingrad.
Une autre scène retiendra notre attention ; scène que l’on pourrait catégoriser de dostoïevskienne, où le parallèle est fait entre nazisme et stalinisme en une seule phrase « Le grincement combiné des fils de fer barbelés de la taïga sibérienne et du camps d’Auschwitz ». Le discours prend , même en Russe, tous son sens au fur et à mesure de la pièce, et nous donne, à nous, petits français, l’envie de se pencher réellement sur l’URSS durant la 2nde guerre mondiale, l’envie de retourner à ses cours d’histoire, l’envie d’enfin lire Guerre et paix jusqu’au bout.
On trouvera par ailleurs dans cette pièce l’incarnation de ce qu’évoquait Jean-Pierre Sarrazac , quand il parlait de l’intime collectif ( cf. Théâtres intimes JP Sarrazac) et notamment dans le rapport du moi au monde. En effet contrairement au théâtre de Tchekhov qui lui aussi pose la question de la maison comme entité face au monde, ici c’est le Moi profond qui est mis en avant et l’influence du monde sur celui-ci . C’est l’avènement d’un moi divisé, en pleine contradiction avec lui-même, une sorte de moi en chute libre qui s’incarne tant dans la passion de Génia, le choix de Viktor, ou les doutes de Novikov
Le théâtre intime comme l’entend Sarrazac suppose le bouleversement du petit et du grand, du microcosme et du macrocosme, de la maison et de l’univers, du moi et du monde ; et c’est, dans son utilisation personnelle de l’espace-temps que Dodine s’ancre dans cette lignée de metteur en scène de l’intime. Il confronte l’homme au choix mais aussi à ses démons. Ainsi Viktor restera poursuivi par la lettre de sa mère, Génia par son mari fait prisonnier politique par sa faute, Liouda par son fils Tolia, tué pour ses idéaux.
3h30 où l’on a l’impression de lire un merveilleux roman russe, 3h30ou la seule chose que l’on attend est le chapitre suivant.
C’est d’ailleurs pendant l’entracte que cette impression est la plus forte ; spectateurs inconnus se questionnent les uns les autres sur les méandres et les détails de l’épopée à laquelle ils assistent, retenant les noms des personnages avec une minutie rappelant l’engouement actuel pour les séries télé à succès…
J’évoquerai pour finir l’utilisation frissonnante de la musique sur le plateau : en une image récurrente, celle des prisonniers des différents camps, en ligne, sous la neige, derrière des barbelés qui chantent tantôt en russe tantôt en allemand. C’est cette unicité, ce même rituel qui les rend d’autant plus proche et qui pose les vraies questions
20h. Après une salle entière qui se lève à l’apparition du metteur en scène, reste plein de sentiments qui se bousculent, reste cette impression de partage entre ces jeunes russes retraçant une histoire pas si vieille et ce vieux monsieur, qui après tant d’années semble encore animé par une âme révolutionnaire, par une envie de crier au monde son histoire pour être sûr qu’elle ne sombre pas.
Lev Dodine évoque l’œuvre de Vassili Grossman comme une « énorme concentration de vérité par pages » et n’imagine pas cette œuvre comme absente de la liste des œuvres qu’il a travaillées.
C’est dans sa définition du théâtre que Lev Dodine garde sa foi : il le décrit comme méthode de connaissance qui n’est ni une distraction, ni un dialogue avec le spectateur mais un résultat, c’est cet homme qui pense encore que les choses peuvent changer que j’acclame ce soir là dans mes applaudissements, ce sont ces acteurs hors du communs et criant de vérité, c’est cette grandeur dela littérature russe, c’est le plaisir de voir enfin du THEATRE.